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Le Ressenti juste

Dernière mise à jour : 4 févr. 2022




Le ressenti juste. Il se diffuse en moi comme une douce volute d'encens et laisse un discret parfum. Léger, il m'embaume durant le laps de temps où je l'étudie. Persistant, il stagne dans l'air lorsque je décide de l' ignorer et le mettre de côté. Toujours juste il est, mais jamais juste accepté. Il passe par un méticuleux processus de remise en questions orchestré par mon mental. "Tu te fais des films Fatoumata, pourquoi cette personne serait mal intentionnée à ton égard ? ... Tout le monde a un bon fond et des intentions nobles ... Tu ne connais pas cette personne pourquoi la juges-tu mauvaise sans avoir essayer de la connaître..." C'est comme ça que mon ressenti est systématiquement décortiqué, pesé et sous pesé par mes rationalisations. A fortiori douté, je culpabilise en prime de l'avoir formulé.


M'a t-il pourtant failli un jour ce ressenti ? Au regard de mon passé, je peux dire avec assurance jamais. Je suis moins confiante pour dire le contraire. J'ai 25 kg de patates qui traînent dans mon garage pour me prouver le contraire. Ces 25 kg de patates me narguent. Mais c'est aussi un rappel constant pour moi de me faire confiance. Qu'en dépit de toute logique si je perçois un danger, un inconfort, un écœurement à interagir avec une personne, j'ai raison. Et qu'il n'y a pas d'autres conclusions envisageables que : moi, qui prend mes clics, mes clacs et coupe court à l'échange. Ou dans le cas où cela n'est vraiment pas possible, réduire les échanges au strict minimum et rester sur mes gardes.


Donc revenons au récit de ces fameuses patates qui illustreront mon point du jour.

Un soir de décembre, on a toqué c’était l'assistant d'un producteur normand qui propose carottes, patates, oignons, pommes etc. Je l'avais jamais vu dans le quartier mais je me dis avec une bonne foi teintée de charité, pourquoi pas faire vivre les circuits courts d'alimentation et prendre quelques fruits.

J'arrive devant le camion où les denrées sont étalées, je note mentalement qu'il n'y a pas de prix affichés sur les cagettes et croise le regard du producteur. "Ne lui fais pas confiance", me souffle mon ressenti. J'ai senti dans mes tripes qu'on allait essayer de m'embobiner pour me soutirer de le plus d'argent possible. Mais plusieurs biais m'ont fait douté de mon ressenti. J'ai pourtant aucunes raisons de faire confiance à un inconnu. Aucunes et c'est mon droit. Mais je me sens gênée de penser à mal d'une personne inconnue... Je l'apostrophe avec chaleur pour compenser et le laisse déblatérer son speech commercial.


Il vient de Normandie. Ok. Il passe vendre ces produits directement chez les consommateurs 3 fois dans l'année. Ok. Et sa spécialité c'est proposer des légumes et fruits qui se conservent plusieurs mois dans les bonnes conditions. Okay.. ? Et pour cela il propose de gros volumes de fruits et légumes pour éprouver le concept de conservation dans le temps. Euuh okay..?!

Il fait froid. Je commence à me les cailler et acquiesce rapidement pour pouvoir passer ma commande, je lorgne sur des clémentines et des pommes qui ont l'air extras ! Je commande un peu de tout, 25 pommes, 25 carottes, 25 clémentines et 25 patates parfaites pour faire des purées fondantes. Il tape sur sa calculette et m'annonce : 400 euros.


Le beug. Pendant 3 secondes mon cerveau se gèle. J'entends plus rien à part, le battement effréné de mon cœur. "Pardon ?", je lui demande, abasourdie. Il m'explique que, oui c'est 25 KILOS de pommes, 25 KILOS de carottes, 25 KILOS de clémentines et 25 KILOS de patates. Je lui annonce qu'on s'est mal compris et que j'ai zéro besoin d'avoir autant de légumes et de fruits à la maison car nous sommes seulement 3 dans ce foyer. Si t'en bien que même si ces promesses s'avéraient vraies quant à la longévité de ses produits, un rapide calcul me permet de comprendre qu'une bonne partie des fruits et légumes seraient rances au mois de mai. Je rajoute pour finir, que j'ai plus besoin d'un panier pour pouvoir goûter et que si ça me convient je passerai une commande plus conséquente à son prochain passage. Là, je sens son énergie shiftée, de la colère pure que je réceptionne dans mon ventre. Je n'en mène pas large mais reste ferme. J'ai le droit d'être regardante sur la valeur de mes achats car je sais combien d'euros je gagne par heure dans l'exercice de mon emploi. Donc claquer 3 jours de travail pour x kilos de légumes dont je n'ai pas besoin?! Non merci. Donc je lui annonce que ma bourse est d'un maximum de 50 EUR.

Donc exit le ton mielleux, le monsieur s'adresse désormais avec impatience et agressivité mal contenue. Il râle mais fini par capituler quand il comprend que je ne paierai jamais le montant annoncé. Il change de stratégie, il accepte de me mettre un peu de tout pour 50 euros et se targue de se montrer généreux en me mettant quelques variétés de légumes et fruits en extra. Soulagée, je paye et c'est son assistant qui porte les cagettes et les place dans mon garage.


La scène est finie mais je reste éprise d'un grand sentiment de malaise. Mon ressenti me susurre "Tu t'es fait arnaquée". Je vais vérifier les cagettes et me rend compte qu'il n'y a QUE des patates. 25 kg de patates.


L'incrédulité. La colère. La honte. Tout se mélange en moi. J'y crois pas. J'ai 25 kg de patates sur les bras. Qu'est ce que je vais en faire ?! Et j'ai payé 50 euros pour l'équivalent de 25 kilos de patates. Mais dans quel monde ?! J'ai envie de tuer l'agriculteur pour m'avoir usurper. Et je m'en veux de m'être laissé abuser par son image de brave cultivateur.


Et je regrette. Je regrette si fort de ne pas m'être écouté.


Avec le recul, l'expérience pique moins et j'intègre une leçon capitale : la justesse du ressenti.

Les ressentis sont nos meilleurs alliés. Ils méritent toute notre attention et crédulité.


Je suis toujours un peu verte quand même...


Elles étaient même pas BIO ces patates et en plus comme je le pressentais... elles sont même pas bonnes.


-Fatoumata, le 30/01/22

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